par l'auteur du Rock pour les Nuls

des 100 Meilleurs Albums de rock
de Take One, les producteurs du rock
et de Paul Personne, des vies en blues

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31-10-2010

Captain Beyond: Mesmerization Eclipse

On s'en voudrait presque de se vautrer vicieusement dans un oldies-but-goodiesme aux relents furieusement rétrogrades et, pire encore, si peu charitable envers les jeunes générations de rockers qui bavent parfois jusqu'à une semaine complète avant d'être consacrées révélation hebdomadaire de l'année... Mais, finalement, où se plonger dans le destin bancal de groupes maudits à la discographie brève mais puissante sinon dans ces saines et robustes colonnes ? Et puis, si on a envie de parler du trop méconnu Captain Beyond et puis c'est tout ? Un album fantastique, oublié de longue date comme il se doit, un supergroupe, au sens plein du terme, les ombres de Deep Purple, Iron Butterfly, Johnny Winter, Rick Derringer - et même Love -, un parcours désolant et, en vrac, une grève de la Lufthansa, de mauvais sosies, un clavier en feu détruit à la tronçonneuse, un stade mexicain en colère et, surtout, un heavy prog-rock sûr, original, souverain, indémodable, moderne en somme... We're rollin'...

Supergroupe ? Oui, parce qu'en ce début des seventies, on est allé chercher le chanteur Rod Evans, premier hurleur de Deep Purple - oui, « Hush », c'était lui mais on vous encourage à écouter bien plus, voire tout, de cette première incarnation méconnue du Pourpre Profond - mais aussi deux transfuges du moribond Iron Butterfly, le guitariste Larry « Rhino » Reinhardt et le bassiste Lee Dorman - oui, ce dernier joue sur « In-A-Gadda-Da-Vida » - et, enfin, moins connu mais star discrète de cette formation, le batteur Bobby Caldwell qui a officié avec Johnny Winter (et Noah's Ark mais là, on fait pointu snobinard)...

C'est, plus précisément, sur les cendres de Iron Butterfly que le groupe se constitue : en tournée en Europe au début 1971, Rhino et Dorman se tournent les pouces, jettent des regards inquiets vers l'avenir, sentent le vent tourner pour les combos proto-psyché-hard comme Iron Butterfly mais se disent aussi avec une certaine sagacité que tout n'est peut-être pas à jeter... Croisant un pote de Floride, le drummer Caldwell, alors en tournée avec Johnny Winter aux mêmes endroits qu'eux (mais avec deux semaines de décalage), ils apprennent que le surdoué des fûts cherche lui aussi à s'occuper, son albinos de boss, exténué, projetant incessamment sous peu un semestre voire une année sabbatique...

Le reste se fait rapidement : on s'entend sur une direction jazz-rock un peu dans l'air, on se dégote, sur les recommendations de Duane Allman, un contrat avec Capricorn Records, on se trouve un nom grâce à Chris Squire de Yes qui improvise, à la faveur d'une grève de la Lufthansa, un jeu de mots sur une compagnie de charter nommée « General Air » - nous demandez pas comment il en est arrivé à « Captain Beyond » exactement - et, fort de répétitions commencées dès juillet 1971 par la section rythmique seule, on enregistre un premier album massue en moins de quarante-huit heures, si l'on en croit Dorman du moins...

Et les problèmes commencent. Non que l'album, qui sort en 1972 sous le simple titre de Captain Beyond, ne soit pas à la hauteur - puisqu'on vous dit que c'est une bombe, avec ses compos puissantes et étonnamment matures, portées par le chant pectoral de Evans et les drums molosses de Caldwell, qui tapent dans le progressif un peu jazzeux mais surtout méchamment hardos et même dans le space rock (il est vrai davantage évoqué par la pochette et les lyrics)... On est immédiatement dans la pépite, le classique instantané, un riff comme celui de « Mesmerization Eclipse » se logeant direct dans le fameux top five riffesque que tout amateur de rock ré-établit patiemment chaque semaine - un peu comme du Sir Lord Baltimore, du Buffalo, du Budgie, du Leaf Hound, du Frijid Pink, du Toad, si ça vous cause...

En passant, toutes les compositions sont collégiales et les droits également partagés, Dorman croyant fermement dans le principe d'une contribution par définition égale, y compris celle de sidemen de studio occasionnels, au Grand Ensemble qu'est un titre de rock... Dans les faits, pour de sombres histoires de fin de contrats non échues, les crédits du premier album mentionnent exclusivement Evans et Caldwell et ceux du second le seul Dorman mais de dernier assure que côté royalties, ce fut équitable...

Mais on sent qu'on vous perd... Et les soucis, alors, si l'album est si bien ? C'est, en fait, plutôt du côté de Capricorn Records que ça coince et même que ça bascule dans la bévue historique : le label vient de toucher la cagnotte avec l'album Eat A Peach de ses plus prestigieux poulains, les Allman Brothers, et mise logiquement, mais sans flair excessif, à peu près tout sur le rock sudiste alors en plein essor... Alors, on pense bien que Captain Beyond - déjà, ce nom... - avec leur rock hybride... Un choix stratégique désastreux - artistiquement, du moins, s'entend - pleinement assumé par le boss de Capricorn qui s'improvise manager de Captain Beyond qu'il cornaque distraitement pour le lancement avant de s'en désintéresser...

Le Love d'Arthur Lee avait connu pareil injustice avec Elektra qui lui avait préféré les bien plus prometteurs mais pas nécessairement plus talentueux Doors : à son tour, écarté de la course en faveur du Southern Rock ambiant, Captain Beyond assiste impuissant à la mort de son premier album, liquidé par une promo à peu près inexistante... Pour lever toute ambiguïté, aucune tournée à proprement parler n'est prévu, des concerts montés à la va-vite, ça et là, sauvant les apparences... Le groupe en fera en tout et pour tout un peu plus d'une soixantaine pendant les deux ans qui suivent le premier album, période où Evans tient le micro, avant, on va le voir, de jeter l'éponge... Reste de ces quelques mois, par chance, du son et quelques images... Leur premier gig au Festival de Montreux, le 30 avril 1972, a ainsi été filmé et même partiellement retransmis sur une chaîne de la télévision suisse... Côté audio, un fameux pirate, devenu finalement officiel sous le nom de Far Beyond A Distant Sun - Live In Arlington Texas, calme ainsi les ardeurs des fans hardcore du groupe, capturé ici lors d'une première partie, celle de King Crimson... Une poignée de titres, impressionnants, enregistrés à New York en juillet 1972, ont aussi refait récemment surface...

Dès le deuxième album, Sufficiently Breathless, enregistré aux studios Capricorn de Macon, Georgia, c'est le coup de départ d'une débandade générale : pilier du groupe, Caldwell part rejoindre Derringer (le groupe du guitariste frère d'armes de Johnny Winter) puis revient dans le giron de l'albinos surdoué pour l'album Saints And Sinners et grossira même les rangs du cryptique Armageddon, le combo hard de Keith Relf, c'est bien ça, le geignard grégorien des Yardbirds... Caldwell cède la place aux fûts à Brian Glascock, vite viré par le producteur Giorgio Gomelsky, et, mû par les inflexions latines, probablement suggérées par le succès de Santana, des nouvelles compositions, le remplace par un américo-cubain, Martin Rodriguez, et son compatriote Guille Garcia aux congas... Un clavier en plus, Reese Wynans (qui jouera bien plus tard avec le Double Trouble de Stevie Ray Vaughan) et le tour est joué... Ou presque : des tensions font surface pendant l'enregistrement - le studio est un peu pourri, Rodriguez n'est pas à la hauteur du musculeux Cladwell, et bientôt c'est Evans, fatigué, dégoûté par l'indifférence de Capricorn (et pressuré par sa femme), qui se casse et rentre direct chez lui à Los Angeles... On le persuadera de revenir pour finir les vocals mais ce sera à Sausalito, au Record Plant, loin de Macon et son studio cheap... Honnête, sympatoche, crépitant ça et là de quelques étincelles, l'album sort à l'automne 1973 dans l'indifférence générale...

Toujours vaillant, le groupe ne s'avoue pas vaincu et se reforme, Caldwell même de la partie un temps, pour une tournée américaine bien accueillie mais trop peu ambitieuse pour marquer l'industrie du disque... Un nouvel album est quand même prévu pour 1974 mais à Noël 73 Evans jette l'éponge et pour de vrai cette fois-ci... Le gig final ? Le 31, la Saint Sylvestre, hop, clair et net, l'année est finie, on remballe.

... Mort, le Capitaine de l'au-delà ? Abandonné, plutôt, si on nous passe le jeu de mots goldesque foireux... On en entend certes plus parler pendant deux ans, mais en 1976 c'est avec un certain Jason Cahoon puis un certain Willy Daffern au chant que le groupe fait son retour et prend le chemin des studios... L'année suivante, il commet ainsi le LP Dawn Explosion qui ressemble à s'y méprendre à une belle merde... Après, c'est fini et pour de vrai... ou plutôt, cédant aux sirènes de la reformation, Caldwell et Reinhardt seuls reforment le groupe avec Jimi Interval (sic) au chant, Dan Frye aux claviers, et Jeff Artabasy à la basse, sortent même un EP, se voit gratifier d'un tribute album et se retrouvent même sur la même affiche que Deep Purple au Rock Festival de Suède en 1999...

Mais le vrai épilogue est, à l'évidence, ailleurs : c'est pour Rod Evans que la période post-capitaine touche en effet au grand n'importe quoi rock 'n' rollesque... Les choses commencent pourtant bien : à son départ, il se lance dans des études de médecine et pendant quelques années officie comme responsable d'un service de « thérapie respiratoire » dans un hôpital californien... En 1980, lassé du 9-to-5 salarié, il se dit qu'un peu de rock dans sa vie lui ferait pas de mal après tout... Contacté par une agence louche spécialisée dans les come-backs foireux de grands groupes, le voilà bientôt propulsé chanteur de... Deep Purple. Oui... Epaulé par des musiciens de sixième zone - allez, pour la postérité, le guitariste Tony Flynn, le bassiste Tom de Rivera, le claviériste Geoff Emery et le batteur Dick Jurgens III (drums) - Evans se lance à l'assaut des scènes du Texas, son groupe de bras cassés massacrant sans vergogne des classiques « Highway Star », « Burn » ou « Smoke On The Water »...

Invraisemblable ? Difficile, certes, de ne pas penser au fameux Stretch qui écuma un temps les scènes américaines sous le nom de Fleetwood Mac mais ici, c'est pour ainsi dire sûrs de leur fait que l'agence en question - qui au même moment ou presque réanime artificiellement des groupes comme MC5, Canned Heat, Steppenwolf ou Herman's Hermits souvent sans aucun des membres originels - et Evans et sa bande proposent ce retour aux foules de teenagers... Ils y mettent, il faut dire, les moyens, s'assurant que lasers, fumigènes et sons pourris entretiendront l'illusion auprès du public le plus éloigné de la scène et feront passer l'air de rien leurs versions - vraiment lamentables de l'aveu même des managers - des classiques du groupe, trop compliqués pour eux...

Ils prennent même le soin de recréer, ou, disons, d'évoquer le jeu de scène rageur de Blackmore et tant pis si ça veut dire que le batteur, armé d'une tronçonneuse, tente de découper le clavier pendant son solo et lui met le feu... Et puis après tout, Deep Purple a splitté en 1976, non sans s'être illustré par des recompositions tarabiscotées de line-ups (les fameux « Mark ») et ses membres, contactés, dit-on, pour la « reformation », ont décliné l'offre quand ils ne sont pas déjà, comme Blackmore avec son Rainbow, partis dans une toute autre aventure... Et puis, tant qu'on y est, même Black Sabbath effectue alors un retour fracassant avec un line-up sans rapport avec la formation mythique, alors, finalement, où est le problème ?

Le problème, c'est que l'affaire reste tout simplement une arnaque... Les kids sont naturellement les premiers à s'en plaindre et quand ils comprennent qu'ils sont dupés - au bout de deux ou trois titres - mettent sans surprise les salles à feu et à sang... Pas plus déstabilisé que ça, le groupe passe la frontière et se produit bientôt dans un gigantesque stade mexicain (si, si) où les gars d'Evans commencent quand même à saisir qu'ils risquent peut-être, sur un malentendu, le goudron et les plumes version tex-mex... N'importe : dans la foulée, nos faux Deep Purple réservent rien moins que le Long Beach Arena, mastodonte des scènes de Los Angeles... Non sans une publicité retorse à souhait : le jour même, un communiqué - sans photos... - annoncent que si le concert des New Deep Purple (comme les managers, peut-être un peu inquiets, se résolvent à les appeler) aura bien lieu comme prévu, Blackmore, Coverdale, Gillan, Glover, Hughes, Lord et Paice ne seront pas de la partie... Astucieux, non ?

On l'imagine bien, tout ce raffut vient bientôt aux oreilles des vrais membres du vrai Deep Purple qui fait péter le procès et fait infliger une lourde amende aux comiques d'Evans (on parle de plus de 650 000 dollars)... De bonne foi apparemment, ou très naïf (« We got hold of Jon and Ian and they said we have no desire to get back into it, [so] we're off on our own thing »), Evans, lui, qui déclarait sans rire quelques jours avant se préparer à entrer en studio avec son groupe se fait ratatiner davantage encore la tronche en se voyant retirer à vie toutes les royalties de ses trois premiers albums avec le Pourpre...

Dégoûté, on l'imagine, par l'affaire, Evans se terre depuis incognito quelque part en Californie, du côté de San Francisco, dit-on, sans qu'on ait jamais réussi à retrouver sa trace, même quand il s'est agi, récemment, de lui verser des royalties oubliées de Captain Beyond...

 

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